"Écoute petite, me dit-il, je sais que tu te maries après-demain. Les gens ne me causent pas, mais j'ai de bonnes oreilles. Je sais aussi que tu es la seule qui ose t'arrêter regarder par-dessus mes barrières pour voir pousser mes fleurs. Tu m'as l’air bien brave et bien malheureuse, alors que tu devrais pas. Je vais te faire un cadeau de mariage." Là, il me tend son minuscule paquet. Je me suis dit : Il est fou, je jetterai ça à la maison. Il a dû le sentir car il m'a regardée droit dans les yeux et m’a sermonnée : “Ce sont des graines de haricots, filles des filles des filles (et tu peux faire ça sur 400 ans), des graines que les Aztèques cultivaient. Mon ancêtre les a ramenées et les a cultivées ici, à ses risques et périls. Et tu veux savoir pourquoi ? Parce qu'il les avait volées... Mais il a réussi à se faire aimer d'elles, malgré ça. Elles lui ont tout donné, ces graines. C'est pourquoi je t'en donne. Mais ne pense pas que cela soit un geste forcément gentil de ma part. Tout dépend ce que tu en feras. Tu peux tout avoir ou tout perdre. Pour éviter que cela arrive, il suffit de faire attention à trois choses : cueille ces haricots régulièrement et toujours au bon moment sans remettre au lendemain, ou à l'après-midi si c'est le matin. N'en oublie jamais un seul sur le terrain, qu'il soit tombé de ton seau ou qu'il soit oublié entre les feuilles. Équeute-les sans en abîmer un seul et sans en jeter un pour les poules ou le chien. Si tu réussis, l'ensemble de ton potager resplendira, des endives aux pommes de terre. Si tu échoues, non seulement tu n'auras rien à manger, mais tu perdras un être cher dans l'année”.

J'étais un peu effrayée. Je n'y croyais pas vraiment pourtant. Tout le monde disait que le père Lorrain avait un grain. Mais là, devant lui avec ces yeux graves plantés dans les miens, j'aurais bien voulu vous y voir... Cela étant, il n'y avait donc pas grand risque à accepter son cadeau. Et puis j'avais presque neuf mois devant moi. D'ici là... J'ai donc pris le temps de me remettre tout en écoutant ses conseils éclairés sur la culture des potagers. En partant je l'ai remercié comme s'il s'était agi d'un grand oncle un peu gâteux ; j’étais surtout soulagée de partir et de retrouver ma maison. Cependant, il me rappela : "N'oublie pas, ces haricots ont une âme diabolique. Leurs premiers maîtres sacrifiaient des êtres humains"...
Je n’ai rien dit à mon fiancé. La veille du mariage, j'ai failli tout rapporter au père Lorrain. Mais ma future belle-mère est venu en visite de "courtoisie" et ne s'est pas cachée de sa jalousie. Je lui enlevais son fils, elle allait me prendre ma dernière nuit de jeune fille... “Sauras-tu seulement tenir une maison quand tu seras grosse ? Ma foi, y'aura bien un petit homme dans la maison d'ici neuf mois... Mon fils aura bien besoin d'aide ! Je m'installerai avec vous ! Et je m'occuperai du jardin, ce sera plus sûr...” Je voyais d'ici le tableau : j'entrais officiellement en concurrence avec ma belle-mère. Elle piétinait d'un coup ma propre famille, ma fierté et le peu de confiance que j'avais en moi. Je refusai tout net mais ne fermai pas l'œil de la nuit. Sur le matin, épuisée, j’ai sombré dans rêve étrange : j'étais poursuivie par des hommes peinturlurés et ornés de plumes multicolores. Je cherchais partout le père Lorrain et tombais sur le curé qui me demandait d'expier mes péchés parce que j'avais, soi-disant, voué mon âme à des dieux païens. Je finissais ligotée en haut d'un temple, le soleil me chauffant la tête. J'allais être sacrifiée au dieu... Quand je suis tombée du lit, il faisait plein jour, le soleil tapait à travers la vitre et l’on cognait à ma porte. Mon petit frère et ma grande sœur se sont précipités pour me relever. Ils étaient tout excités et ne m'ont plus laissé une minute de répit. Il fallait être prêts pour que mon père nous emmène à l'Église. La suite fut magique, la lune de miel fabuleuse et la fin de l'été idyllique. j'ai vite oublié les indiens, mon inexpérience de la vie, le père Lorrain et ses haricots.

A suivre...